Anamnésis  
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Des quatre hommes qui fuirent la bataille d'Argos, on ne sait presque rien.

Le premier devint un méditant dans un village proche où l'on vivait de la pêche.
Assis sur les pavés de la jetée, ou parfois dans la poussière d'une ruelle, il observait les ombres qui glissent sur les murs, et semblait s'en instruire. Il étudia la forme des nuages quand souffle le vent de l'est, et les compara à ceux qui traversent le ciel quand souffle le vent porté par la mer.
Lorsqu'il mourut, quarante années plus tard, nul ne sut quelle vérité lui avait été révélée.

Le deuxième marcha longtemps. Il arpenta des déserts silencieux de sable et de pierres coupantes dans un silence, puis se prétendit aveugle et se fit mendiant.
Aidé par de nombreuses cicatrices et un accent effroyable, il put vivre d'aumône, jusqu'au jour où il fut surpris à faire un écart pour éviter une vipère au bord d'un puits.
On le lapida dans un fossé, car si les infirmités sont des dons divins, les simuler est très certainement un blasphème.

Deux d'entre eux avaient combattu et souffert dans la même phalange.
Lorsqu'ils abandonnèrent leurs lances et leurs casques sur une plage, ils firent comme s'ils ne se connaissaient pas. Quand l'un choisit de suivre la côte, l'autre préféra un sentier qui se perdait dans les collines.

Le troisième fut un temps berger, puis ailleurs fermier et forgeron.
Lassé de cuire sous le soleil ou devant une fournaise, il rejoignit une bande de pillards. Ensemble, ils tuèrent des ermites aux barbes mangées de vermines et firent de leurs grottes couvertes de fiente de chauve-souris leur foyer.
Son passé guerrier lui fut utile. Il prit bientôt la place du chef et vécu ainsi de viols et de rapines.

L'un d'eux croisa un jour dans l'arrière-pays un homme portant une rame sur l'épaule. Comme celui-ci semblait robuste et d'humeur sombre, il préféra s'écarter.

Le dernier, vétéran qui avait combattu maintes fois et traversé maints fleuves, se perdit dans des marécages où les hommes se peignaient le corps, puis dans des défilés arides aux multiples embranchements où l'on vénérait de grands lézards.
Un jour, il retrouva les traces du premier et devint pêcheur.
On le vit souvent accompagner le sage, ou le fou, qui contemplait les nuages. Il lui semblait alors reconnaître des chemins de terre, des vallées tranquilles ou des collines escarpées parmi lesquelles il n'avait pourtant jamais vécu.



« Ainsi, immortelle et maintes fois renaissante l’âme a tout vu, tant ici-bas que dans l’Hadès, et il n’est rien qu’elle n’ait appris ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que, sur la vertu et sur le reste, elle soit capable de se ressouvenir de ce qu’elle a su antérieurement. »
Platon, Ménon, 81b.